CE "Ensemble"

HISTOIRE

Les points-billetteries du CE de Paris Saint-Lazare


Mai 68 : : un acteur témoigne


Voici le témoignage intégral de Daniel Avice, témoignage que vous pouvez retrouver sous forme de larges extraits dans "Ensemble" n°86. Vous pouvez également retrouver ce témoignage dans le numéro de juin des cahiers de l'institut de l'Histoire Sociale de la fédération CGT.


En mai 1968, j’étais jeune cheminot aux ateliers du MME (Matériel Moteurs Électriques) de la Folie. Ancien apprenti au dépôt de Caen, j’avais été muté d’office au retour de mon service militaire le 1er janvier 1967.
À cette époque, nombreux étaient les jeunes cheminots qui avaient commencé leur carrière dans les centres d’apprentissage de Saintes, le Mans, Caen, Sotteville, etc..., à se retrouver en région parisienne, subissant un déplacement qu’ils ne souhaitaient pas et qui engendrait un réel mécontentement. Notre mécontentement se trouvait exacerbé par les conditions dans lesquelles nous étions logés. L’hébergement était des plus rustiques. Nous étions nombreux à habiter la cité du Grand Cormier d’Achères. Il s’agissait de baraques en bois avec chambres à 2 lits pour la plupart. Cette «cité» était implantée au milieu des voies de raccordements ferroviaires à l’extrémité ouest du triage d’Achères à l’écart de toute vie sociale car éloignée de plusieurs kilomètres du centre-ville d’Achères et –cerise sur le gâteau- nous étions soumis à un règlement assez strict nous interdisant de recevoir des personnes «étrangères». En fait, dans notre esprit, il n’y avait pas beaucoup de différence avec le régime militaire que nous venions de quitter. D’ailleurs, cette cité dortoir avait une réputation bien connue puisque nos aînés l’avaient appelée le «Stalag», c’est dire !!!
En arrivant à l’atelier, j’ai été affecté à l’équipe appareillage électrique, moi qui avais suivi une formation d’ajusteur avec un complément de moteur diesel, je ne comprenais pas très bien ce que je venais faire ici !!! Mais j’ai eu la chance de tomber dans une équipe de professionnels qui m’ont bien aidé et qui comportait plusieurs responsables du syndicat CGT. Donc, je fus très bien intégré et vite mis en relations avec les animateurs de la commission des jeunes du syndicat CGT des cheminots de La Garenne/Nanterre. Cette commission publiait régulièrement son propre journal : «la Voix des Jeunes» ce qui constituait une excellente école de militantisme.
En fait, cette commission des jeunes était la structure locale du centre fédéral des jeunes cheminots CGT qui avait été créée 3 ans plus tôt au cours d’une assemblée générale contributive réunie à Dijon et à laquelle j’avais participé en tant que délégué des jeunes du dépôt de Caen.
Cette commission des jeunes du syndicat de La Garenne/Nanterre, très active, était composée des jeunes militants du MME que nous étions mais aussi des jeunes des Ateliers du SES existant à l’époque sur le site.
D’ailleurs son activité et le nombre de jeunes impliqués dans celle-ci avaient conduit la fédération CGT des cheminots à la choisir pour représenter les jeunes cheminots au festival de la Jeunesse organisé par la CGT, qui devait se tenir les 17 et 18 mai 1968. Pour ce faire, nous avions la charge de réaliser un char représentant une machine à vapeur.
Dans le prolongement de la préparation de cette importante manifestation nationale, la fédération CGT des cheminots avait aussi proposé à notre commission des jeunes d’envoyer un délégué au festival mondial de la Jeunesse qui s’est tenu dans la capitale de la Bulgarie (Sofia).
En août 1965 et c’est ainsi que j’eus l’honneur d’être désigné pour participer à cette grande rencontre de solidarité internationale.
C’est dans ce contexte que nous avions participé à ce qu’il est convenu d’appeler les évènements de mai 68.

Grève de mai 68 en trois temps
1)  Dès Samedi 11 mai, la CGT appelait à la grève pour le lundi 13 mai en protestation aux violences policières à l’égard des étudiants. N’étant pas retourné en province pour le week-end, je fus mobilisé pour imprimer sur «la vieille ronéo» l’appel à la grève pour le lundi 13 mai et avec les responsables du syndicat –nos aînés- les dispositions furent prises pour organiser le piquet de grève aux deux entrées des ateliers (côté la Folie et côté La Garenne). Cela se passait au siège du Syndicat appelé salle Yves le Caignard, rue Bonnin tout près du stade dénommé depuis Stade Nelson Mandela.
Donc, le lundi 13 mai, nous étions présents aux portes des ateliers (j’étais côté La Garenne) vers 6 heures / 6 heures trente avec notre appel à la grève pour la journée et à la manifestation qui devait se dérouler l’après-midi de république à Denfert-Rochereau.
De mémoire, nous avons été bien accueilli par les cheminots qui se mirent en grève en grand nombre, même si quelques-uns - peu nombreux, il est vrai - considéraient les étudiants comme des «casseurs» et que ce qui leur arrivait était un juste retour des choses.
Mais ce fut sans réelle incidence sur la puissance de la grève et la participation nombreuse des cheminots des ateliers qui fut particulièrement puissante puisque c’est très tard dans la soirée que nous rentrâmes chez nous.
Le mardi 14 mai au matin, nous étions à notre poste de travail, mais les conversations allaient bon train, et je pouvais observer au sein de l’équipe appareillage électrique, les principaux responsables syndicaux se concerter, se séparer, de nouveau se rencontrer et… Il en fut ainsi les jours suivants.

2) vendredi 17 mai 1968
Comme chacun le sait désormais, la grève mai 1968 avec occupation des locaux démarra chez les cheminots en début d’après-midi à Achères ce vendredi 17 mai. Et rapidement, comme une traînée de poudre, elle s’étendit en fin d’après-midi au dépôt de Paris Saint-Lazare.
Pour ce qui concernait nos ateliers nous étions au travail. Je ne sais pas où en étaient les discussions voire les décisions prises par les responsables syndicaux. Étaient-ils informés de l’évolution de la situation à Achères et à Paris, sans doute ! mais je n’en ai aucun souvenir.
Par contre, un événement nous mit en alerte dés le début de l’après-midi et nous fit prendre conscience du développement rapide des évènements.
En effet, ce 17 mai était le 1er jour du festival de la jeunesse organisé par la CGT et cette journée était consacrée à la tenue d’une grande conférence nationale. Un jeune de l’atelier animateur de la commission de jeunes était délégué à cette conférence. En tout début d’après-midi, quelle ne fut pas notre surprise de le voir apparaître sur son lieu de travail. Ne comprenant pas sa présence, nous sommes allés à quelques-uns à sa rencontre et c’est là qu’il nous annonça que la direction de la CGT. Je crois même qu’il prononça le nom de Georges Séguy était intervenue en début de réunion pour annoncer que le festival de la Jeunesse que nous préparions depuis plusieurs mois était annulé ou reporté (je ne me souviens plus exactement du terme) et qu’il fallait que les délégués rentrent dans leurs entreprises pour préparer et organiser la grève qui se développait. Je me souviens très bien qu’il nous dit que les délégués étaient invités à ne pas perdre de temps pour rentrer surtout en Provence car dans quelques heures, il se pourrait qu’il n’y ait plus de train.
Nous avions fini notre journée à l’atelier, il n’y eut pas de débrayage, mais au lieu de consacrer notre week-end à participer au festival avec le défilé de chars et autres initiatives. Nous l’avons passé à préparer l’action pour le lundi 20 mai.

3) lundi 20 mai 1968
Ce lundi 20 mai au matin, nous nous retrouvâmes aux portes des ateliers avec un appel à la grève. Dés 6 heures : 6 heures 30, les piquets de grève étaient en place et cette fois, j’étais côté porte de la Folie et dès notre arrivée, nous aperçûmes le chef d’établissement dans la guérite du gardien.
Nous fûmes surpris par sa présence à cet endroit et nous apprîmes un peu plus tard qu’un responsable de la fédération, secrétaire de l’union ouest, par ailleurs élu municipal à Nanterre était déjà passé et qu’il avait prévenu le chef d’établissement que celui-ci serait probablement occupé par les cheminots en grève et qu’il valait mieux  qu’il ne tente pas de s’y opposer.
Très tôt, dés l’heure de la prise de service, la grève s’organisa, nous pénétrâmes dans l’atelier par l’entrée piétons. Les grandes portes des parkings avaient été maintenues fermées, sans doute par sécurité.
Les responsables syndicaux se concertèrent, puisqu’en fin de matinée, je fus convié avec quelques autres jeunes à me joindre au comité de grève si je le voulais bien, ce qui fut le cas.
Donc, c’est dans une salle de réunion située à l’étage au dessus du bureau du chef d’établissement que le comité de grève tint ses réunions tous les matins et plus si besoin.
Le comité de grève était animé par les responsables syndicaux de la CGT, de la CFDT et de la FAC (Fédération Autonome des Cadres devenue par la suite FMC – Fédération Maîtrise et Cadres  et aujourd’hui adhérente où l’UNSA – Union Nationale des Syndicats Autonomes  – je ne me souviens pas si FO était représentée.
Étant jeune militant, sans beaucoup d’expérience, j’étais surtout auditeur dans ce comité de grève et si je ne me souviens pas être beaucoup intervenu dans les débats. Par contre, j’ai été beaucoup marqué par quelques décisions.
La première a été de ne pas mettre à la porte le chef d’établissement et de lui permettre sous certaines conditions de rester dans son bureau – Dans le contexte où nous étions, cette décision n’était pas acquise d’avance !!!
La deuxième a été de prendre toutes les dispositions pour préserver l’outil de travail, notamment empêcher l’oxydation des machines-outils et pièces détachées des automotrices dont nous avions l’entretien.
La  troisième a été d’organiser l’occupation de locaux par roulement ; n’étant pas habitués à l’organisation d’un 3 X 8, c’était assez nouveau pour nous et pour permettre à certains d’entre nous de ses reposer, nous avons investi le dortoir de l’école de [Maintenance ?], qui accueillait habituellement les stagiaires en formation de cadres.

Quelques faits marquants
Les Ateliers de la folie étant situés  juste en face de la faculté de Nanterre (quelques centaines de mètres) les responsables syndicaux nous avaient recommandé la plus grande prudence à cet égard.
Je ne sais pas si les responsables syndicaux locaux ont eu des contacts avec le mouvement étudiant ; pour ma part, je n’en ai aucun souvenir ni avant, ni pendant, ni après la grève. Mais il est vrai que bien qu’étant de la même génération, nos préoccupations étaient différentes.
Par contre, je me souviens d’une journée particulièrement animée lorsque nous avons appris que les groupes d’extrême droite avaient tenté un coup de force contre les cheminots à paris Saint-Lazare.
Immédiatement, décision fut prise de confectionner des matraques avec des câbles électriques de liaison entre les voitures de rame 750V (câbles de 13 fils, les appelions-nous). Un nombre important fut fabriqué livré à nos camarades de Paris.
L’occupation dura 17 jours et nuits et quand nous rendîmes l’atelier au chef d’établissement, il était propre, bien rangé et prêt à repartir et ce fut une grande leçon de responsabilité et de maturité.

Avancées Sociales
Beaucoup a été dit et écrit sur ce sujet et je ne développerais pas. Par contre, pour nous, les jeunes de l’époque, dès la reprise du travail, notre devise était : « plus rien ne sera comme avant ».
Et dans le prolongement de mai 68 un accord cadre était signé entre la SNCF et OS permettant le retour dans leur résidence d’origine des anciens apprentis mutés de province ainsi nous anticipions sur un mot d’ordre qui fit florès dans les années 70 et 80, à savoir : «vivre et travailler au pays».
Ainsi, nombre d’entre nous retourneront au pays ; ce ne fut pas mon cas, pour des raisons personnelles, car en 1970, la proposition me fut fait de rentrer au dépôt de Caen.
Enfin, une des conséquences de mai 68 fut le déblocage de certaines situations figées notamment dans la filière conduite.
C’est ainsi qu’un vaste plan de formation de conducteurs fut mis en œuvre dés le 1er semestre 1969 ; nous fûmes environ 60 jeunes des Ateliers de La Folie à entrer en formation de conducteurs à Paris Saint-Lazare, Achères, Mantes, La Folie et même à Trappes ou Montrouge comme ce fut le cas.
Les acquis de Mai 68 prolongés par ceux gagnés par la grève des agents de conduite de Septembre 1969 ont accéléré le déroulement de carrière de chacun comme ce fut notre cas car ayant passé l’examen en mai 1971, je fus nommé le 1er juillet suivant.